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Blog : Chroniques animales

195 articles - 56 rédacteurs

Ce texte a été écrit en France dans les années 1950.

Parmi les nombreux chasseurs photographes que j'ai eu l'occasion de rencontrer, il en est deux à qui je voue une admiration particulière, ce sont les deux-frères Boudouint, jeunes garçons à la fois photographes et cinéastes, amis des oiseaux, patients, obstinés même, et pleins de savoir-faire.
 

En se promenant à moto dans les environs de la ville du Centre qu'ils habitent, ils avaient remarqué les allées et venues d'un et peut-être deux rapaces au plumage clair qu'ils avaient facilement identifiés à la jumelle comme des "aigles Jean Le Blanc", grands oiseaux assez répandus chez nous et qui ne doivent pas être tirés, car ils ne font aucun tort au gibier et rendent service à l'homme : leur seule nourriture consiste en effet en serpents, vipères et couleuvres.

 

Cet oiseau qui survolait la région était-il seul ou bien s'agissait-il d'un mâle et d'une femelle qui avaient construit un nid et y nourrissaient un petit (l'aigle "jean le Blanc" n'a en effet qu'un seul œuf) ? Cela  valait la peine d'être examiné. Pendant des semaines, les deux garçons observèrent les déplacements de l'oiseau pour tâcher de repérer le nid ;  ce n'était pas facile, car il faisait de grands tours au-dessus de la forêt, à la recherche d'une proie rampante, et ne ralliait le nid que lorsqu'il la tenait. Il fallut aux deux frères plusieurs semaines pour constater que son vol finissait toujours par l'amener dans tel coin ; restait à trouver l'arbre choisi par lui.

Il y réussirent enfin : c'était un pin de haute taille, sur le flanc d'un coteau boisé. L'aire était installée au sommet, parfaitement visible à la jumelle quand on se plaçait au même niveau  ou plus haut que lui sur la colline ; les verres grossissant leur montrèrent au début la femelle couvant ; quand elle s'éloignait un moment pour se dégourdir les ailes et se nourrir, on voyait le gros œuf unique au centre du tas de branchettes.


"Si nous pouvions, se dirent les deux frères, installer un appareil de prises de vues au voisinage de ce nid, nous aurions l'occasion de tourner des scènes rares lorsque le petit sera né"...

 

Mais il leur fallait s'installer en un point à la fois assez élevé pour leur permettre d'avoir un champs libre et une vue plongeante, assez proche pour qu'au télé-objectif on vît exactement le comportement des parents, mais assez éloigné cependant pour ne pas les alerter et leur faire abandonner leur nid. Ils choisirent  pour cela un autre pin planté un peu plus haut sur la colline, à moins de cent mètres du nid ; ils y grimpèrent en l'absence des parents et virent que de là, ils pouvaient prendre des clichés excellents. Mais il leur fallait se cacher.

 

Ils commencèrent par installer au sommet de leur arbre une sorte de cabane de toile verte, avec un trou percé du bon côté. Au début, les aigles manifestèrent de l'inquiétude, mais peu à peu, constatant qu'il ne leur arrivait rien de mal, ils reprirent leur poste sur le précieux œuf, puis, quelques jours plus tard, sur la boule de duvet blanc qui en sortit. Mais les deux frères, qui ne pouvaient monter continuellement la garde dans la cabane de toile et ne voulaient pas effrayer les oiseaux en grimpant deux ou trois fois par jour dans leur perchoir, se dirent que le mieux serait d'installer là-haut un appareil de prises de vues avec déclenchement à distance, par fil électrique. Ce fut un travail compliqué, qui mit à contribution non seulement leur ingéniosité mais leur bourse : en effet, un fil de mille deux cent mètres allait de la camera  jusqu'à un abri qu'ils avaient aménagé sur la colline. Lorsque l'un des oiseaux arrivait au nid, le frère qui était de garde appuyait sur un bouton, et le moteur tournait.

 

Ils purent prendre ainsi des scènes du plus grand intérêt où l'on voit la mère ou le père arrivant au nid, avec, sortant de son bec, un bout de queue de serpent; aussitôt qu'il se posait près du bébé en duvet blanc, celui-ci saisissait la queue du serpent et tirait à grand coup pour la faire ressortir de l'estomac maternel ou paternel : cela fait, il saisissait le reptile et à son tour l'avalait.

 

Le film prévu était donc parfaitement réussi, et les deux frères auraient pu s'en contenter, mais l'idée leur vint de le compléter par une scène où l'on verrait l'un des rapaces attraper une vipère et la tuer avant de l'avaler à moitié. Ils durent pour cela remettre l'entreprise à l'année suivante.

 

Plus besoin cette fois de repérer le nid, puisqu'ils possédaientt déjà une bande remarquable sur l'alimentation du petit. Il fallait une nouvelle installation encore plus compliquée ; car enfin, où les "Jean Le Blanc" trouvaient-ils leur victimes, et comment faire pour les amener à venir les chercher devant un objectif de caméra ?

Comme tous les rapaces, ceux de cette espèce ont un œil perçant ; ils en ont besoin pour apercevoir du haut du ciel une vipère ou une couleuvre dans les herbes ou les feuilles mortes, se chauffant au soleil sur un rocher.
 

Ils choisirent un terrain nu, garni d'herbe rase, et construisirent dans un coin un poste de gros moellons comme un mur de pierres sèches. Là-dedans, ils placèrent un support pour la camera et un siège pour l'opérateur.

 

Cela fait, il restait à placer les vipères bien vivantes sur le terrain nu et à espérer que les rapaces les apercevraient. Les trouver et les prendre n'était pas difficile ;  mais comment les maintenir à l'endroit voulu ? Une seule vipère ne suffirait sans doute pas ; plusieurs ensemble auraient plus de chance d'être vues... voici quelle solution remarquablement ingénieuse ils donnèrent à ce problème.

 

Ayant attrapé quatre vipères, ils les mirent à l'attache au bout d'un long fil de nylon invisible : pour fixer celui-ci sur le reptile, ils entourèrent son corps d'une bande de toile collante qui ne glissait pas et maintenait le nylon. Les serpents pouvaient ainsi se promener en pleine vue, mais non s'échapper.

 

Restait à savoir si les rapaces apercevraient les prisonnières et les attaqueraient. Pendant des semaines et des semaines les deux frères prirent tour à tour la garde. Cette chasse immobile, cet affût devant un appât, finit par les lasser, car ils ne faisaient plus rien d'autre ; mais ils étaient patients et ne voulaient pas s'être donné tant de mal pour rien. Au total ils  passèrent dans leur cabane de pierre, assis ou accroupis, près de quatre-cents heures ! Les "Jean Le Blanc" passaient dans le ciel et ne s'arrêtaient pas, et cependant l'opérateur devait être constamment  prêt à filmer, car il ne voyait qu'un côté du ciel, et l'un des parents pouvait fort bien arriver par derrière, saisir une vipère et s'envoler sans laisser au garçon le temps de fixer la scène sur la pellicule.


Enfin leur patience fut récompensée : du haut du ciel le père ou la mère découvrit une vipère qui cherchait à se libérer, en plein découvert sur le sol nu ; un vol plongeant, et ce fut l'attaque, ailes ouvertes, serres tendues ; posé près de la vipère, le grand oiseau s'approcha d'elle, d'un coup de bec fulgurant lui cassa les reins, puis voltigeant au-dessus d'elle, se laissa tomber sur son corps et le broya au ras de la tête. Mais quand il voulut l'emporter pour l'avaler à loisir, le nylon l'en empêcha ; alerté par ce phénomène anormal il s'envola... peu importait, la scène était tournée avec une merveilleuse netteté.

[Cette très belle histoire: Passion pour la Nature, ingéniosité, habileté, patience de ces deux jeunes garçons est un hommage à tous les pionniers photographes ou cinéastes naturalistes. D'autre part cette belle espèce d'Aigle serpentaire "Jean Le Blanc" semble s'être éteinte en France.  C'est la première fois que j'en entends parler.][In Tony Burnand raconte 150 aventures de chasse et de pêche, Librairie Gründ Paris 1959. Transcription YG] 


Tags : aigle vipère couleuvre jean le blanc serpentaire naturaliste ingéniosité habileté savoir-faire photographe boudoint animal rapace


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Commentaires laissés par les membres :

1 . le 08/07/2009, par photmanGrand Végétaliseur

encore une belle histoire comme tu sait si bien contè bravo pour tes oeuvres

2 . le 25/06/2009, par jardinieredusudGrand Végétaliseur

c'est une belle histoire, un peu cruelle tout de même pour la vipère qui n'avait aucune chance de s'en sortir vivante, les circaëtes " Jean le Blanc" sont malheureusement plus très nombreux dans notre ciel comme beaucoup d'autre espèces de rapaces ....

3 . le 20/06/2009, par palmtreeBrin de Végétaliseur

Quelle patience pour ces deux passionnés !

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