A travers un entretien que nous a accordé Madame Nathalie Stuttgen, spécialiste de la couleur et donc de « l’environnement », le lecteur comprendra mieux à quel point cette discipline réclame à la fois un chercheur achevé et un artiste accompli, intuitif, sachant parfaitement jouer de la lumière et de la couleur. C’est pourquoi, nous le comparons vraiment à un chef d’orchestre qui, avec son extrême sensibilité, donnera à sa création la touche finale, faisant d’elle plus qu’une œuvre, un véritable chef-d’œuvre.
G.G: Madame, pouvez-vous me dévoiler qu’elles sont vos techniques, vos astuces, votre méthodologie, lorsque vous traitez un lieu ? Prenons par exemple le cas d’un environnement conçu pour des enfants.
N.S : Je peux vous parler d’une halte-garderie située en Seine et Marne.
G.G : Comment cela s’est-il passé ?
N.S : J’ai été contactée par la municipalité de la Rochette, qui m’expliqua son projet. Trois points me paraissaient véritablement importants.
Þ le désir de la municipalité
Þ la sensibilité de l’architecte ou du maître d’œuvre
Þ le lieu (qui est à la fois géographique mais aussi et surtout socioculturel).
Au départ, j’ai donc essayé de bien comprendre ce que me demandait la mairie. J’écoutais. Il est très important de bien connaître et de comprendre les motivations du demandeur. Puis je reçus les plans du projet et me rendis aussitôt sur le terrain. Ce moment est essentiel. Je regarde, j’écoute, je sens, je perçois, tous mes sens sont en éveil. Ce « ressenti » du lieu, par rapport au plan et à sa finalité, conditionne toute ma sensibilité. C’est à ce moment que je commence à « vivre » le projet.
G.G : C’est donc très subjectif ?
N.S : Oui et non. Je me sens à l’aise ou pas et j’essaie de comprendre le pourquoi de mes sensations. Si, par exemple, on me demande de favoriser la détente ou l’écoute dans un lieu qui se situe près d’une autoroute, d’un stade, en pleine ville ou près d’une forêt, mon traitement sera bien différent en fonction de chacun de ces lieux. En fait, j’essaie de « vivre » le lieu, d’utiliser au mieux ses possibilités et d’en limiter ses nuisances.
G.G : Si vous ressentez vraiment un problème, alors que faites-vous ?
N.S : Je fais appel à un spécialiste, avec l’accord du demandeur et du maître d’œuvre. Ce n’est pas toujours facile à proposer, car on oublie très souvent l’importance du sous-sol, des champs électromagnétiques, etc... Alors qu’un spécialiste peut, dès le départ, maîtriser ce problème.
G.G : Donc, si j’ai bien compris, vous commencez toujours votre étude par le lieu ?
N.S : Toujours ! Je commence par l’intérieur, le plus intime, le plus profond, puis je ressens progressivement l’environnement. Je visite les alentours. Par exemple, la halte garderie de La Rochette se situe dans une zone pavillonnaire assez calme : un petit sentier parfumé, une petite rue à circulation limitée, des pavillons bien entretenus, la tranquilité totale. J’essaie alors de ressentir le village, j’interroge les habitants pour savoir ce qu’ils pensent, ce qu’ils vivent et ce qu’ils aimeraient. La Rochette est une ville assez bourgeoise et doit être traitée dans ce sens. Il faut que le lieu où vont vivre les enfants corresponde à leurs besoins et à l’ambiance de vie générale de la ville. C’est pourquoi, je contacte aussi le personnel qui travaillera dans le lieu. Il faut qu’il s’y sente bien. Car , comment demander à quelqu’un qui vit mal un lieu, de faire bien vivre ceux dont il va s’occuper ? Enfin je demande aussi aux parents ce qu’ils attendent de la halte-garderie.
G.G : Et avec le maître d’œuvre ?
N.S : C’est seulement quand j’ai bien ressenti le désir du demandeur et le lieu que je rencontre le maître d’œuvre. De la même manière, j’essaie de le comprendre, de savoir ce qui l’a motivé, ce qu’il veut exprimer. En général, cela se passe très bien et nous travaillons en parfaite harmonie.
J’essaie, dans la mesure de mes moyens, de valoriser son projet, en allant dans son sens tout en respectant les désirs du demandeur, du personnel, des parents sans oublier celui des enfants En dehors de la bonne relation avec l’architecte (qui est indispensable), il y a celle que je dois avoir avec les chefs d’entreprise qui travaillent sur le terrain : j’ai surtout besoin de savoir ce qu’ils pensent de leur travail, ce qu’ils ressentent. Ce sont des spécialistes, des techniciens et leurs conseils sont toujours très précieux.
G.G : Cela doit vous prendre beaucoup de temps ?
N.S : Oui et non, il y a des lieux, comme La Rochette, ou tout va bien. Dans de tels cas, tout s’effectue rapidement, dans une harmonie à peu près parfaite.
G.G : Même quant tout se passe bien, c’est quand même beaucoup de travail et surtout beaucoup d’échanges, de contacts, de discussions...
N.S : C’est indispensable. Il faut, pour que je puisse commencer le traitement coloré, que je ressente bien toutes ces sensibilités à la fois. Alors, la couleur et les effets de lumière me paraissent évidents. Je les sens, je les vois, ils font partie de moi, ils sont en moi. C’est à la fois étrange et merveilleux de ressentir cette sensation. J’aime souvent aller sur le lieu à des heures différentes, à des moments particuliers, sous la pluie ou en plein soleil, un jour de vent. Parfois je fais des rencontres inespérées.
G.G : C’est-à-dire ?
N.S : Cela peut être , comme dans ce cas précis, avec une personne qui me raconte l’histoire du lieu. Alors là, je me régale. Car l’histoire est notre mémoire. C’est la mémoire du site, il en est imprégné, et la connaître est une chance inespérée, surtout quand elle est racontée par quelqu’un qui l’a vécue.
G.G : Je compare souvent votre travail à celui d’un chef d’orchestre, je pense en particulier à Daniel Barenboïm qui dirigea longtemps l’orchestre de l’opéra de Paris. Qu’en pensez-vous ?
N.S : C’est vrai qu’il faut vibrer comme un chef d’orchestre et jouer de la couleur et de la lumière comme lui peut jouer avec les divers instruments et l’individualité de chacun. Il doit aller dans le sens du compositeur et respecter la finalité de l’œuvre, mais aussi faire passer un message aux spectateurs tout en exprimant sa propre sensibilité. L’idéal est de pouvoir vibrer en parfaite harmonie avec le compositeur, les instruments et le public qui participe pleinement à la réussite de l’œuvre.
G.G : Pourriez-vous alors nous expliquer concrètement, comment vous avez traiter la halte-garderie de La Rochette ?
N.S : Sur le terrain, j’ai longtemps discuté avec des spécialistes de l’enfance, afin de déterminer les besoins de chaque âge. Cette période de la vie est très importante. Si nous voulons avoir une future société de qualité, il faut l’établir dès maintenant, car nous sommes en train de former notre propre avenir. Nos politiques devraient sérieusement y réfléchir. Tout bon agriculteur sait que c’est « la bonne graine qui donnera le bon fruit ». Il faut que nous éduquions nos enfants dans un environnement idéal, afin qu’ils développent leurs qualités, qui seront les fruits de demain.
Comme le soulignait E.T Hall, c’est à partir des sens, c’est-à-dire du vécu, du senti, que l’éveil de l’enfant va s’effectuer. On peut dire très schématiquement, qu’il doit révéler tout ce potentiel de qualité qui sommeille en lui. Pour ce faire, il faut le solliciter par une ambiance adéquate et un encadrement de qualité. Une halte-garderie, ne doit pas être un parking où l’on dépose « notre génération future », mais bien au contraire un lieu privilégié qui doit permettre à l’enfant de s’épanouir. C’est un être social, qui va, à partir de l’échange, enrichir ses compétences et élever progressivement son niveau de conscience. C’est à nous d’y réfléchir.
C’est pourquoi, il est très important de travailler en parfaite harmonie avec le personnel éducatif, qui lui, connaît bien le problème. L’environnement sera donc discuté, de telle sorte qu’il permette aux uns comme aux autres de s’y sentir bien. Chaque site est particulier et spécifique. L’enfant de La Rochette, n’est pas le petit Damarien, Melunais ou Parisien, il doit vivre son harmonie avec son milieu culturel. Il faudra donc donner la petite touche qui signera cette individualité et qui permettra à l’établissement de s’intégrer parfaitement à sa municipalité.
G.G : Faites-vous cette étude pour chaque cas ?
N.S : Chaque cas est particulier. Il faut à la fois développer « le particulier » mais aussi l’intégrer dans le contexte général. Un lieu, un site, est unique. Il faut, dans le mesure de nos possibilités, essayer de le respecter. On ne peut pas traiter la halte-garderie de la Rochette comme on traiterait celle de Dammarie-Les-Lys qui pourtant est toute proche.
G.G : Quand décidez vous d’intervenir ?
N.S : Il me faut du temps. Je dois dans un premier temps bien assimiler les désirs de la municipalité et de l’architecte, les besoins du personnel et des utilisateurs et enfin je dois préserver le site, son anatomie, sa physiologie et aussi son aspect psychosociologique. En fait, il faut que je ressente le tout. Alors le déclic se fait. Je vois le thème général et chaque partie va le structurer et le mettre en place. Ainsi, chaque local traité va être une partie du puzzle. Ce qui fait que le changement d’une seule couleur m’oblige à revoir toute la stratégie d’équilibre du tout et donc de retraiter le tout.
G.G : Vous imposez donc vos idées ?
N.S : Oui et non. Car en fait, cette stratégie a été monté avec le concours de chacun et correspond aux désirs conscients ou non conscients de toutes ces individualités. Indiscutablement je ne peux pas suivre les désirs de tout le monde, car « les goûts et les couleurs »... Je suis donc bien obligé de décider pour tous. Mais généralement, ça se passe bien. En particulier à La Rochette, où tout à été pour le mieux. Le résultat est d’ailleurs là pour en témoigner.
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